Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/203

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Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement dans un flot d’étoffes soyeuses. À première vue, elle me parut belle, quoique un peu pâle ; ce qui me resta d’elle, surtout, c’est une petite cicatrice blanche qu’elle avait dans un coin, au dessous de la lèvre. En passant devant moi, la dame leva les yeux. J’étais debout contre le mur, ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez ! être surpris ainsi comme un porteur d’eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la chemise entrouverte… quelle humiliation ! J’aurais voulu entrer dans la muraille… La dame me regarda un moment bien en face d’un air de reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa. Quand je remontai, j’étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se moqua beaucoup de ma vanité ; mais le lendemain, il prit la cruche sans rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins ; et moi, malgré mes remords, je le laissais faire : j’ avais trop peur de rencontrer encore la dame du premier.

Le ménage fini, Jacques s’en allait chez son marquis, et je ne le revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en tête-à-tête avec la Muse ou ce que j’appelais la Muse. Du matin au soir, la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du matin au soir j’enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait boire à ma gouttière ; il me regardait un moment d’un air effronté, puis il allait dire aux autres ce que je faisais, et j’entendais le bruit sec de leurs