Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/214

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francs et des bénédictions pour toute la famille Malheureusement, quand cette lettre arriva chez nous, nous étions en pleine débâcle : on venait de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier… Dans sa douleur Madame Eyssette oublia de répondre à « Pierrotte sa femme, » et, depuis lors, nous ne n’en eûmes plus de nouvelles, jusqu’au jour où Jacques, arrivant à Paris, trouva le beau Pierrotte - Pierrotte sans sa femme, hélas ! ─ installé dans le comptoir de l’ancienne maison Lalouette.

Rien de moins poétique, rien de plus touchant que l’histoire de cette fortune. En arrivant à Paris, la femme de Pierrotte s’était mise bravement à faire des ménages. La première maison fut justement la maison Lalouette. Ces Lalouette était de riches commerçants avares et maniaques, qui n’avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, parce qu’il faut tout faire par soi-même (« Monsieur, jusqu’à cinquante ans, j’ai fait mes culottes moi-même ! » disait le père Lalouette avec fierté), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe flamboyant d’une femme de ménage à douze francs par mois. Dieu sait que ces douze francs-là, l’ouvrage les valait bien ! La boutique, l’arrière-boutique, un appartement au quatrième, deux seilles d’eau pour la cuisine à remplir tous les matins ! Il fallait venir des Cévennes pour accepter de pareilles conditions ; mais bah ! La Cévenole était jeune, alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure ; en un tour de main,