Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/225

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


en vente au marché de la Vallée. Entre nous, la dame de grand mérite avait l’air d’assez bien s’y connaître, en jeunes volatiles.

Heureusement que Jacques vint mettre fin à mon supplice, en demandant à mademoiselle Pierrotte de nous jouer quelque chose. « C’est cela, jouons quelque chose, » dit vivement le joueur de flûte, qui s’élança, la flûte en avant. Jacques cria : « Non… non… pas de duo, pas de flûte ! » Sur quoi, le joueur de flûte lui décocha un petit regard bleu clair, empoisonné comme une flèche de Caraïbe ; mais l’autre ne sourcilla pas et continua à crier : « Pas de flûte !… » En fin de compte, c’est Jacques qui l’emporta, et mademoiselle Pierrotte nous joua sans la moindre flûte un de ces trémolos bien connus qu’on appelle Rêveries de Rosellen… Pendant qu’elle jouait, Pierrotte pleurait d’admiration, Jacques nageait dans l’extase ; silencieux, mais la flûte aux dents, le flûtiste battait la mesure avec ses épaules et flûtait intérieurement.

Le Rosellen fini, mademoiselle Pierrotte se tourna vers moi :

« Et vous, monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne vous entendrons pas ?… Vous êtes poëte, je le sais. »

« Et bon poëte, » fit Jacques, cet indiscret de Jacques… Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là ; mais non ! depuis une heure les yeux noirs s’étaient éteints, et je les cherchais vainement autour de moi… Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je répondis à la jeune Pierrette : «