Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/302

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« Sur cette réponse, elle releva la tête d’un air de triomphe :

« ─ Eh bien, si j’avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous ? »

« Là-dessus, elle tira d’une de ses poches un grimoire sur papier timbré qu’elle se mit à me lire… C’était un engagement pour nous deux dans un théâtre de la région Parisienne ; elle, à raison de cent francs par mois ; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt, nous n’avions plus qu’à signer.

« Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu’elle m’entraînait dans un trou, et j’eus peur un moment de n’être pas assez fort pour résister… La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour.

« ─ Elle parla trop ; c’était une faute. J’eus le temps de me remettre, d’invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon cœur, et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement :

« ─ Je ne veux pas être comédien… »

« Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades.

« Peine perdue… À tout ce qu’elle put me dire je ne répondis qu’une chose :

« ─ Je ne veux pas être comédien… »

« Elle commençait à perdre patience.

« Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez