Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/336

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


palpable et visible, que je veux avoir toujours devant moi. »

Il y eut l’ombre d’un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout de suite, il reprit sa mine joyeuse : « Bah ! laissons cela tranquille ; maintenant que te voilà débarbouillé et que j’ai retrouvé ta chère frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim. »

Ce n’était pas vrai ; il n’avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu ! J’avais beau vouloir faire bon visage au réveillon, tout ce que je mangeais s’arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme, j’arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m’épiait du coin de l’œil, me dit au bout d’un moment : « Pourquoi pleures-tu ? Est-ce que tu regrettes d’être ici ? Est-ce que tu m’en veux de t’avoir enlevé ?… »

Je lui répondis tristement : « Voilà une mauvaise parole, Jacques ! mais je t’ai donné le droit de tout me dire. »

Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à faire semblant. À la fin, impatienté de cette comédie que nous nous jouions l’un à l’autre, Jacques repoussa son assiette et se leva. « Décidément le réveillon ne va pas ; nous ferions de nous coucher… »

Il y a chez nous un proverbe qui dit : « Le tourment et le sommeil ne sont pas camarades de lit. » Je m’en aperçus cette nuit-là. Mon tourment c’était de songer à tout le bien que m’avait fait ma mère Jacques et à tout le mal que je lui avais rendu,