Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/34

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Moi qui m’attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier à dîner ; je savais par expérience qu’on ne nous grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite que je m’étais trompé. Il n’y avait que deux couverts sur la table, celui de mon père et le mien.

— Et ma mère ? Et Jacques ? demandai-je, étonné.

M. Eyssette me répondit d’une voix douce qui ne lui était pas habituelle.

— Ta mère et Jacques sont partis, Daniel ; ton frère l’abbé est bien malade.

Puis, voyant que j’étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement pour me rassurer :

— Quand je dis bien malade, c’est une façon de parler ; on nous a écrit que l’abbé était au lit ; tu connais ta mère, elle a voulu partir et je lui ai donné Jacques pour l’accompagner. En somme, ce ne sera rien !… Et maintenant mets-toi là et mangeons ; je meurs de faim.

Je m’attablai sans rien dire, mais j’avais le cœur serré et toutes les peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère l’abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l’un de l’autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups. puis s’arrêtait subitement et songeait… Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires que l’abbé me contait lorsqu’il venait