Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/341

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Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une grande ombre noire se promenait avec agitation. C’était ma mère Jacques. « Tu as bien fait d’arriver, me dit-il en grelottant. J’allais partir pour Montparnasse… »

J’eus un mouvement de colère : « Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n’est pas généreux… Est-ce que nous serons toujours ainsi ? Est-ce que tu ne me rendras jamais ta confiance ? Je te jure, sur ce que j’ai de plus cher au monde, que je ne viens pas d’où tu crois, que cette femme est morte pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m’as reconquis tout entier, et que ce passé terrible auquel ta tendresse m’arrache ne m’a laissé que des remords et pas un regret… Que faut-il te dire encore pour te convaincre ? Ah ! tiens, méchant ! Je voudrais t’ouvrir ma poitrine, tu verrais que je ne mens pas. »

Ce qu’il me répondit ne m’est pas resté, mais je me souviens que dans l’ombre, il secouait tristement la tête de l’air de dire : « Hélas ! je voudrais bien te croire… » Et cependant j’étais sincère en lui parlant ainsi. Sans doute qu’à moi seul je n’aurais jamais eu le courage de m’arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée, j’éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de se faire mourir par le charbon et qui s’en repentent au dernier moment, lorsqu’il est trop tard et que déjà l’asphyxie les étrangle et les paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats, l’air sauveur circule