Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/343

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma rêverie silencieuse :

— Nous sommes bien, n’est-ce pas ? Tu ne t’ennuies pas au moins ?

Je ne m’ennuyais pas, mais j’étais triste de lui voir prendre tant de peine, et je pensais, plein d’amertume : « Pourquoi suis-je sur la terre ?… Je ne sais rien faire de mes bras. Je ne paie pas ma place au soleil de la vie. Je ne suis bon qu’à tourmenter le monde et faire pleurer les yeux qui m’aiment… » En me disant cela, je songeais aux yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boîte à filets d’or que Jacques avait posée — peut-être à dessein — sur le dôme carré de la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boîte ! Quels discours éloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze ! « Les yeux noirs t’avaient donné leur cœur, qu’en as-tu fait ? disait-elle… tu l’as livré en pâture aux bêtes… C’est Coucou-Blanc qui l’a mangé. »

Et moi, gardant encore un germe d’espoir au fond de l’âme, j’essayais de rappeler à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens bonheurs tués de ma propre main. Je songeais : « C’est Coucou-Blanc qui l’a mangé !… C’est Coucou-Blanc qui l’a mangé !… »