Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/344

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… Cette longue soirée mélancolique, passée devant le feu, en travail et en rêvasseries, vous représente assez bien la nouvelle vie que nous allions mener dorénavant. Tous les jours qui suivirent ressemblèrent à cette soirée… Ce n’est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu’au cou dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en tisonnant, je disais à la petite boîte à filets d’or : « Parlons un peu des yeux noirs ! veux-tu ?… » Car pour en parler avec Jacques, il n’y fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec soin toute conversation à ce sujet. Pas même un mot sur Pierrotte. Rien… Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos causeries n’en finissaient pas.

Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses livres, je gagnais la porte à pas de chat et m’esquivais doucement, en disant : « À tout à l’heure, Jacques ! » Jamais il ne me demandait où j’allais ; mais je comprenais à son air malheureux, au ton plein d’inquiétude dont il me faisait : « Tu t’en vas ? » qu’il n’avait pas grande confiance en moi. L’idée de cette femme le poursuivait toujours. Il pensait : « S’il la revoit, nous sommes perdus !… »

Et qui sait ? Peut-être avait-il raison. Peut-être que si je l’avais revue, l’ensorceleuse, j’aurais encore subi le charme qu’elle exerçait sur mon pauvre moi, avec sa crinière d’or pâle et son signe blanc au coin de la lèvre… Mais, Dieu merci !