Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/355

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soubresaut agita son pauvre corps des pieds à la tête. Je vis ses yeux s’ouvrir et regarder autour d’eux pour chercher quelqu’un ; et, comme je me penchais sur lui, je l’entendis dire deux fois très doucement : « Jacques, tu es un âne… Jacques, tu es un âne !… » puis rien… Il était mort…

… Oh ! le rêve !…

Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d’argent flambait entre deux bougies. À genoux devant le christ, un prêtre que je ne connaissais pas priait d’une voix forte, dans le bruit du vent… Moi, je ne priais pas ; je ne pleurais pas non plus… Je n’avais qu’une idée, une idée fixe, c’était de réchauffer la main de mon bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas ! plus le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace…

Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas, devant le christ, se leva et vint me frapper sur l’épaule.

— Essaye de prier, me dit-il… Cela te fera du bien.

Alors seulement, je le reconnus… C’était mon vieil ami du collège de Sarlande, l’abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée et son air de dragon en soutane… La souffrance m’avait tellement anéanti que je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple… Mais comme le lecteur n’aurait pas les mêmes raisons que moi pour trouver cette apparition naturelle, je crois devoir