Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/367

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— Daniel ! Daniel !

— Par ici, mère… crie le petit Chose, qui lui tend les bras en riant… Par ici ; vous ne me voyez donc pas ?…

Et alors Mme Eyssette, à demi-tournée vers le lit, tâtonnant dans l’air autour d’elle avec ses mains qui tremblent, répond d’une voix navrante :

— Hélas ! non ! mon cher trésor, je ne te vois pas… Jamais plus je ne te verrai… Je suis aveugle !

En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la renverse sur son oreiller…

Certes, qu’après vingt ans de misères et de souffrance, deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d’elle, la pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n’y a rien là-dedans de bien extraordinaire… Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence avec son rêve ! Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve ! Est-ce qu’il ne va pas en mourir de celui-là ?…

Eh bien, non !… le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu’il meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle ? Où trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième fils ? Que deviendrait le père Eyssette, cette victime de l’honneur commercial, ce Juif errant de la viniculture, qui n’a pas même le temps de venir embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à son enfant mort ? Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille où les deux vieux viendront un jour chauffer