Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/71

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fermait les livres ; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres ; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques les Débuts d’une cigale, les Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd’hui, le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables ; seulement j’y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup.

Malheureusement, M. Viot n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte.

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon le règlement… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s’arrêta court, Jean Lapin, interdit, resta une patte en l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.

Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs