Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/87

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Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d’une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner, ─ comme un dragon, ─ les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l’avais cru très beau mais un jour, en le regardant de plus près, je m’aperçus que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.

L’abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu’il occupait à l’extrémité de la maison, ce qu’on appelait le vieux collège. Personne n’entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l’éducation… Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une petite lueur pâle qui veillait : c’était la lampe de l’abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l’étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore, l’abbé Germane ne s’était pas couché… On disait qu’il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.

Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout resplendissant