Page:Daudet - Rose et Ninette, Le trésor d'Arlatan, La Fédor, 1911.djvu/193

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
190
LE TRÉSOR d’ARLATAN

limpides nuits de lune où la moindre touffe d’herbe a son ombre, où le routier solitaire éprouve parfois à se sentir doublé un tressaillement, une gêne nerveuse, comme si quelqu’un marchait à son côté ou derrière lui. Sans se parler, l’un près de l’autre, ils allaient depuis un moment dans cette inondation de lumière bleue, poudreuse, regardant au lointain la torche d’Arlatan qui promenait sur l’horizon l’éclat d’un feu rouge, parmi les sons du biou (conque marine) et les cris des bouviers : « Té !… té !… trrr… trrr… »

Danjou demanda :

« Tu n’as pas peur, petite ?

— Peur du Romain ? Oh ! non, monsieur, dit la Camarguaise, aguerrie aux courses, aux ferrades.

— Alors, ne nous pressons pas, et écoute. »

Le pas ralenti, la voix vibrante, il se mit à réciter en provençal un des lieds les plus purs du poème de la Grenade : « De la man d’eila de la mar, — dins mis ouro de pantaiage, — Sonventi fes ieu fan un viage… » Aux bords de la mer latine, dans ce ciel léger et bien pour elles, les rimes sonnaient, montaient comme des flèches d’or.

« Que c’est beau, mon Dieu ! « murmura l’enfant, extasiée.

Ils arrivaient près du mas de Charlon, où s’entendaient des voix joyeuses et rassurantes.