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LE MYSTÈRE DES MILLE-ÎLES

« Ils ne cherchèrent plus, ayant trouvé l’endroit où ils pourraient se terrer. En aurait-il découvert un autre plus approprié à leurs desseins ? Bien que située dans le champ de la navigation, cette île est la plus isolée, car personne n’y vient, ni ne peut voir ce qui s’y passe.

« Par contre, la solitude y est animée de la grande voix des flots, orchestre incomparable pour accompagner un duo d’amour incessant.

« Et quel point de vue magnifique ! À lui seul ne suffisait-il pas à les tenter ?

« Leur décision fut bientôt prise, John acheta l’île.


— VIII —


— C’est alors que Renée conçut l’idée d’y élever ce château.

« Avec son coup d’œil infaillible d’artiste véritable, elle avait vu tout de suite qu’aucun autre genre d’architecture ne s’adopterait mieux au site. Vous avez pu constater qu’elle ne se trompait pas.

« En outre, elle voulait fixer dans la pierre certains de ses chers souvenirs de voyage. Et, parmi ces souvenirs, elle choisit ceux qui concordaient le plus avec son état d’âme et sa situation du moment.

« Ne pensez-vous pas, en effet, que les habitations de cette sorte semblent ne pouvoir abriter que de longues châtelaines rêveuses ? Elles évoquent les belles pour les yeux de qui se battaient les rudes chevaliers. Leur ombre fait naître l’idée des tournois et des cours d’amour ; — des pays, des écuyers et des trouvères.

« On se mit à l’œuvre avec joie. On fit venir l’un des meilleurs architectes d’Europe, qui reçut la mission d’établir les plans, non seulement d’une reconstitution d’un vieux castel, mais aussi des jardins et du rivage, afin que le tout s’harmonisât parfaitement : on voulait une œuvre que ne déparât aucun déséquilibre, aucune fausse note.

« Dès que le terrain fût déblayé et qu’on eût rendu la falaise accessible, les travaux commencèrent.

« Le sommet de l’île présentait une animation extraordinaire. Une armée d’ouvriers y campaient, couchant sous des tentes, afin de n’avoir pas à voyager soir et matin entre l’île et la terre ferme. Et, le soir, ils chantaient très fort pour chasser l’ennui angoissé qu’ils sentaient monter de l’eau.

« John et Renée vivaient sur le chantier afin de surveiller les progrès de la bâtisse. Mêlés aux ouvriers, ils suivaient l’architecte et les contremaîtres pour donner leur avis, car ils voulaient ne rien laisser passer sans en être pleinement satisfaits. Songez que leur univers devait par la suite se limiter à ces quelques verges carrées. Ils le désiraient conforme en tout à leur goût.

« Les murs sortirent du sol, épais, solides, ancrés dans le roc. Les tours et les donjons, pour la première fois, se réfléchirent dans les flots. Et enfin, après trois ans de labeur incessant, la construction fut terminée.

« Mais le château n’était pas prêt à être habité. Une autre année fut consacrée à la décoration. Des sculpteurs de talent ornèrent les murs extérieurs de statues, de cariatides, de gargouilles, tandis que des peintres non moins habiles recouvraient l’intérieur de fresques admirables.

« Ce n’était pas encore tout. Il fallait meubler le manoir d’une manière digne du reste.

« Afin de trouver ce qu’il lui fallait, notre couple, dont l’amour magnifique ne s’était aucunement terni, partit de nouveau pour l’Europe.

« Là, ils visitèrent tous les marchands d’antiquités, s’arrêtèrent devant tout ce que les siècles révolus nous ont légué d’admirable.

« Ils en rapportèrent de longues tables, des bahuts massifs et de lourds sièges qui avaient dû meubler le réfectoire des vieux moines de France. Ils achetèrent des fauteuils hauts comme des trônes, où avaient rêvé des belles dont les maris étaient aux Croisades. Des tapisseries inestimables, de vieux objets de cuivre, des grilles de fer forgé, aussi bien que des faïences d’Italie, des armoires sculptées, des peintures de Cimabué, des orfèvreries de Cellini et des sculptures florentine de Donatella composaient leurs acquisitions. Tout était d’un prix fabuleux et chaque article de leur collection était unique.

« Le tout avait été expédié en avant et un ami de John, chargé de le faire parvenir au château. L’installation fut bientôt terminée et les amoureux n’avaient plus qu’à venir prendre possession du nid longuement, amoureusement préparé.

« Mais ils retardaient et l’ami qui les attendait commença à s’inquiéter, car il ne recevait pas de lettre. Que faisaient John et sa femme en Europe, longtemps après la date qu’ils avaient fixée pour leur retour ? Toutes les conjectures étaient permises.

« C’est alors qu’un câblogramme arriva, annonçant leur arrivée. L’ami se rendit au