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cygnes majestueux et des flamants héraldiques peuplaient ses bords boisés. Des oiseaux étranges aux aigrettes superbes passaient rapidement, et dans la profondeur du parc des fauves se mêlaient aux gazelles lascives.

Des fruits d’or s’offraient au promeneur altéré, et Amaury ne se lassait pas de sentir leur chair savoureuse saigner sous la dent.

Le poète et sa compagne prirent place dans une nacelle qui glissa parmi les nénuphars et les lotus… Des insectes mordorés bourdonnaient, des libellules violettes se posaient sur les roseaux flexibles de la berge.

Amaury récita des vers harmonieux qu’il concevait sans peine et que les arbres mêmes semblaient écouter. Marjolaine en scandait le rythme sur une lyre aux accents inouïs.

Il vécut longtemps cette vie de délices que Marjolaine changeait sans cesse. Dans ce domaine, rien n’était définitif, sinon le bonheur… La moindre brise altérait les formes du château et du parc. Chaque instant était nouveau, et Amaury ne pouvait regretter ce qui disparaissait, tant ce qui naissait était charmant.

Les désirs devenaient autant de réalités merveilleuses qu’en songe seul il eût pu concevoir.

Et pourtant, t’étonneras-tu, mon amie, que ce bienheureux eut un jour la nostalgie des souffrances passées ? Qu’il voulut revoir la terre et les hommes, coudoyer le mal et la pauvreté ? Il s’en confessa à la Fée. Elle sourit :

— Ils sont donc tous semblables !

Amaury, les yeux pleins de larmes, ajouta :

— Madame Marjolaine, ce séjour ne convient qu’à ceux qui n’ont jamais péché, qui n’ont jamais souffert. Je vous supplie de me laisser retourner d’où je viens, de m’accorder