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La jeune femme, à présent, ne voyait plus d’obstacles à l’accomplissement de son plus cher désir : « Être épousée de Regnier ». Et elle mit tant de chaleur à remercier son courageux défenseur qu’il comprit enfin.

Il réfléchit longuement et sentit, qu’à son insu, l’amour était entré en lui. Il en conçut un vif regret, car il lui semblait qu’il insultait la mémoire de Jehan.

Fâché d’être faible à ce point, il évita la présence de Gilberte. Des semaines se passèrent ainsi, mornes, dans le château endeuillé. Puis on s’accoutuma à l’idée que Jehan était perdu à jamais et la vie reprit son cours habituel. Cependant, un combat se livrait dans l’âme simple et honnête de Regnier. Ne devait-il pas épouser Gilberte, veuve sans soutien, exposée ainsi à la convoitise de voisins jaloux ? Oui, cela était bien son devoir, et lui semblait que c’était Jehan lui-même qui le dictait.

Simplement il fit part de ses projets à sa jeune cousine qui rougit de plaisir. La date du mariage fut fixée et la nouvelle, annoncée aux sujets qui s’en réjouirent fort. Car tous aimaient Regnier, leur futur seigneur.

Au jour fixé, on vit par la route blanche des trouvères et des jongleurs se rendant à la fête, des chariots chargés de victuailles traînés par des bœufs au pas solennel et lent. Des chevaliers en grande pompe, suivis de leurs gens, se rendaient au tournoi, qui rehausserait la fête, et le soleil du matin mettait des panaches d’or à leurs cimiers. Des chants d’allégresse emplissaient les sentiers qui montent à Aiglymort. La cour du château était pleine de manants aux bras nus, dépeçant des bœufs entiers pour le festin de noces ; des pages espiègles se poursuivaient parmi cette foule d’invités et de domestiques, humant avec des