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ses grands yeux bleus à attendre le retour de l’absent. Ignorante de la longueur du voyage, elle croyait naïvement le voir revenir chaque soir. Et, chaque soir, elle se couchait seule dans son grand lit triste.

Parfois, elle essayait de se représenter l’image de Jehan. Elle rougissait de s’avouer qu’elle n’y parvenait plus. Et, doucement, l’amour s’échappait de son cœur comme l’eau fuit d’un vase fêlé. Elle priait en vain Dieu de la conserver fidèle à ses premiers serments et de rallumer en son cœur la flamme qui s’y mourait.

Quand l’idée d’époux se présentait à son esprit, c’était Regnier qu’elle voyait dans toute sa sauvage beauté. Elle s’attardait à songer à lui, et cette rêverie lui était tellement douce, qu’elle en était accablée de remords. Son cousin Regnier, préoccupé uniquement de ses dogues, ne surprenait pas la tendresse des grands yeux bleus qui l’admiraient en silence, il ne voyait pas l’émotion que provoquaient ses héroïques récits. Et s’il eût compris l’amour de sa cousine, ce chevalier n’aurait pas forfait aux lois de l’honneur.

De longs mois passèrent et l’on restait toujours sans nouvelle du seigneur Jehan IV. Un jour, un marchand qui passait fit part aux sujets de Jehan d’une lugubre nouvelle. Le bruit vague de sa mort circulait dans les seigneuries voisines et ses ennemis se préparaient à partager son domaine et ses biens.

À cette nouvelle menaçante, Regnier jura sur l’autel de défendre Aiglymort ou de mourir. Il conclut des alliances et prévint ses ennemis en courant surprendre leurs plus proches châteaux. La bravoure dont il fit preuve durant cette courte campagne le rendit plus cher encore à Gilberte.