Page:De Broyer - Feuillets épars, contes, 1917.djvu/44

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ce mot d’Horace : « Non semper imbres ». C’était toute sa philosophie faite d’insouciante gaîté et de patience. Lorsqu’il traversait une mauvaise période, comme il disait, il tâchait de la subir sans se plaindre, en riant s’il le pouvait. Et il y parvenait souvent.

Nous ne connaissions rien d’intime sur lui. Malgré cette réserve à notre égard, nous l’aimions bien et une « sortie » manquait quand Daubin n’en était pas.

Ce jour-là nous émettions des opinions diverses et bizarres sur la jeunesse. Un camarade, que de nombreuses pipes et de nombreux « demis » faisaient divaguer, avait expliqué que… qu’avait-il donc expliqué, ce gaillard-là ?

Nous poussions des cris et des hurlements. Cette façon peu flatteuse de signifier à l’orateur notre désapprobation restait peu effective. Les nuages bleus de fumée, qui emplissaient l’arrière place du cabaret, obscurcissaient singulièrement nos cerveaux. L’orateur, au milieu d’un tapage infernal, scandait son discours de coups de poing sur la table.

Daubin se taisait et dégustait son « Munich » à l’écart. Tout à coup, j’eus l’inspiration de le prendre pour arbitre. Tout allait enfin s’arranger ! Nous finissions toujours par partager ses opinions qui, je dois l’avouer, étaient beaucoup plus sérieuses et logiques que les nôtres. Il faut dire aussi que nous tenions Daubin pour un être supérieur, au-dessus de nos folies et de nos inconséquences.

Alors que nous avions tous un amour plus ou moins malheureux que nous racontions entre deux « demis » à quelque oreille patiente et bienveillante, lui restait muet sur ses affaires de cœur. Daubin, pour nous, était un homme, un vrai…