Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/123

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hommes. Je dus fuir devant celui de Saxe. Si Dieu ne me remet par un coup de sa bonne & divine volonté en ma prime force & vigueur, je suis d’avis, monſieur & fils, de quitter mes royaumes & de vous les laiſſer.

« Ayez doncques patience & faites dans l’entre-temps tout devoir contre les hérétiques, n’en épargnant aucun, hommes, femmes, filles ni enfants, car l’avis m’eſt venu, non sans grande douleur pour moi, que madame la reine leur voulut souvent faire grâce.

« Votre père affectionné,xxxxxxxx
« Signé : Charles. »


LIII


Ayant longtemps marché, Ulenſpiegel eut les pieds en sang, & rencontra, en l’évêché de Mayence, un chariot de pèlerins qui le mena juſque Rome.

Quand il entra dans la ville & deſcendit de son chariot, il aviſa sur le seuil d’une porte d’auberge une mignonne commère qui sourit en le voyant la regarder.

Augurant bien de cette belle humeur :

— Hôteſſe, dit-il, veux-tu donner aſile au pèlerin pèlerinant, car je suis arrivé à terme & vais accoucher de la rémiſſion de mes péchés.

— Nous donnons aſile à tous ceux qui nous payent.

— J’ai cent ducats dans mon eſcarcelle, répondit Ulenſpiegel qui n’en avait qu’un, & je veux, avec toi, dépenſer le premier en buvant une bouteille de vieux vin romain.

— Le vin n’eſt pas cher en ces lieux saints, répondit-elle. Entre & bois pour un soldi.

Ils burent enſemble si longtemps & vidèrent, en menus propos, tant de flacons, que force fut à l’hôteſſe de dire à sa servante de donner à boire aux chalands à sa place, tandis qu’elle & Ulenſpiegel se retiraient en une arrière-salle en marbre & froide comme l’hiver.

Penchant la tête sur son épaule, elle lui demanda qui il était ? Ulenſpiegel répondit :

— Je suis sire de Geeland, comte de Gavergeëten, baron de Tuchtendeel,