Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/147

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gibecière les florins du landgrave, diſant qu’il venait de vendre son âne à un payſan pour dix-sept daelders d’argent.

Ils voyagèrent mangeant & buvant, jouant du fifre, de la cornemuſe & du rommel-pot & ramaſſant en chemin les commères qui leur semblaient avenantes. Ils procréèrent ainſi des enfants du bon Dieu, & notamment Ulenſpiegel, dont la commère eut plus tard un fils qu’elle nomma Eulenſpiegelken, ce qui veut dire petit miroir & hibou en haut allemand, & cela parce que la commère ne comprit pas bien la signification du nom de son homme de haſard & auſſi peut-être en mémoire de l’heure à laquelle fut fait le petit. Et c’eſt de cet Eulenſpiegelken qu’il eſt dit fauſſement qu’il naquit à Knittingen, au pays de Saxe.

Se laiſſant traîner par leur vaillant cheval, ils allaient le long d’une chauſſée au bord de laquelle étaient un village & une auberge portant pour enſeigne : In den ketele : Au Chaudron. Il en sortait une bonne odeur de fricaſſées.

Le dikzak qui jouait du rommel-pot alla au baes & lui dit en parlant d’Ulenſpiegel :

— C’eſt le peintre du landgrave : il payera tout.

Le baes, conſidérant la mine d’Ulenſpiegel, qui était bonne, & entendant le son des florins & daelders, apporta sur la table de quoi manger & boire. Ulenſpiegel ne s’en faiſait point faute. Et toujours sonnaient les écus de son eſcarcelle. Maintes fois, il avait auſſi frappé sur son chapeau en diſant que là était son plus grand tréſor. Les ripailles ayant duré deux jours & une nuit, les Smaedelyke broeders dirent à Ulenſpiegel :

— Vidons de céans & payons la dépenſe.

Ulenſpiegel répondit :

— Quand le rat eſt dans le fromage, demande-t-il à s’en aller ?

— Non, dirent-ils.

— Et quand l’homme mange & boit bien, cherche-t-il la pouſſière des chemins & l’eau des sources pleines de sangſues ?

— Non, dirent-ils.

— Donc, pourſuivit Ulenſpiegel, demeurons ici tant que mes florins & daelders nous serviront d’entonnoirs pour verſer dans notre goſier les boiſſons qui font rire.

Et il commanda à l’hôte d’apporter encore du vin & du sauciſſon.

Tandis qu’ils buvaient & mangeaient, Ulenſpiegel diſait :

— C’eſt moi qui paye, je suis landgrave préſentement. Si mon eſcarcelle