Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/224

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un flacon dont il humait le jus. Quand il ne mangeait ni ne buvait, il geignait & pleurait.

Ulenſpiegel s’étant arrêté, le chien s’arrêta pareillement. Flairant le gigot & le foie, il gravit le talus. Là, se tenant sur son séant, près de l’homme, il lui grattait le pourpoint afin d’avoir part au feſtin. Mais l’homme le repouſſait du coude & tenant en l’air son manche de gigot, gémiſſait lamentablement. Le chien l’imita par convoitiſe. L’âne, fâché d’être attelé au chariot & de ne pouvoir ainſi atteindre les chardons, se mit à braire.

— Que te faut-il, Jan ? demanda l’homme à l’âne.

— Rien, répondit Ulenſpiegel, sinon qu’il voudrait déjeuner de ces chardons qui fleuriſſent à vos côtés, comme au jubé de Teſſenderloo à côté & au-deſſus de monſeigneur Chriſt. Ce chien ne serait pas non plus fâché de faire une épouſaille de mâchoires avec l’os que vous tenez là. En attendant je vais lui bailler le foie que j’ai ici.

Le foie étant mangé par le chien, l’homme regarda son os, le rongea encore pour en avoir la viande qui y reſtait, puis il le donna ainſi décharné au chien qui, poſant les pattes deſſus, se mit à le croquer sur le gazon.

Puis l’homme regarda Ulenſpiegel.

Celui-ci reconnut Lamme Goedzak, de Damme.

— Lamme, dit-il, que fais-tu ici buvant, mangeant & larmoyant ? Quelque soudard t’aurait-il frotté les oreilles sans vénération ?

— Las ! ma femme ! dit Lamme.

Il allait vider son flacon de vin, Ulenſpiegel lui mit la main sur le bras.

— Ne bois point ainſi, dit-il, car boire précipitamment ne profite qu’aux rognons. Mieux vaudrait que ce fût à celui qui n’a point de bouteille.

— Tu parles bien, répondit Lamme, mais boiras-tu mieux ?

Et il lui tendit le flacon.

Ulenſpiegel le prit, leva le coude, puis lui rendant le flacon :

— Appelle-moi Eſpagnol, dit-il, s’il en reſte aſſez pour saoûler un moineau.

Lamme regarda le flacon &, sans ceſſer de geindre, fouilla sa gibecière, en tira un autre flacon & un autre morceau de sauciſſon qu’il se mit à couper par tranches & à mâcher mélancoliquement.

— Manges-tu sans ceſſe, Lamme ? demanda Ulenſpiegel.

— Souvent, mon fils, répondit Lamme, mais c’eſt pour chaſſer mes triſtes penſées. Où es-tu, femme ? dit-il en eſſuyant une larme.

Et il coupa dix tranches de sauciſſon.