Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/225

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— Lamme, dit Ulenſpiegel, ne mange point si vite & sans pitié pour le pauvre pèlerin.

Lamme pleurant lui bailla quatre tranches & Ulenſpiegel les mangeant fut attendri de leur bon goût.

Mais Lamme, pleurant & mangeant toujours, dit :

— Ma femme, ma bonne femme ! comme elle était douce & bien formée de son corps, légère comme papillon, vive comme éclair, chantant comme alouette ! Elle aimait trop pourtant à se parer de beaux atours ! Las ! ils lui allaient si bien ! Mais les fleurs auſſi ont de riches accoutrements. Si tu avais vu, mon fils, ses petites mains si leſtes à la careſſe, tu ne leur euſſes jamais permis de toucher poêlon ni coquaſſe. Le feu de la cuiſine eût noirci son teint clair comme le jour. Et quels yeux ! Je fondais en tendreſſe rien qu’à les regarder. — Hume un trait de vin, je boirai après toi. Ah ! que n’eſt-elle morte ! Thyl, je gardais chez nous pour moi toute beſogne, afin de lui épargner le moindre travail ; je balayais la maiſon, je faiſais le lit nuptial où elle s’étendait le soir laſſée d’aiſe, je lavais la vaiſſelle & auſſi le linge que je repaſſais moi-même. — Mange, Thyl, il eſt de Gand, ce sauciſſon. — Souvent, étant allée à la promenade, elle venait dîner trop tard, mais c’était pour moi si grande joie de la voir que je ne l’oſais gronder, bien heureux quand boudeuſe, la nuit, elle ne me tournait point le dos. J’ai tout perdu. — Bois de ce vin, il eſt du clos de Bruxelles, à la façon de Bourgogne.

— Pourquoi s’en eſt-elle allée ? demanda Ulenſpiegel.

— Le sais-je, moi ? reprit Lamme Goedzak. Où eſt ce temps où allant chez elle, dans le deſſein de l’épouſer, elle me fuyait par peur & par amour ? Si elle avait les bras nus, beaux bras ronds & blancs, & qu’elle voyait que je les regardais, elle faiſait tout soudain tomber deſſus ses manches. D’autres fois, elle se prêtait à mes careſſes & je pouvais baiſer ses beaux yeux qu’elle fermait & sa nuque large & ferme ; alors elle frémiſſait, jetait de petits cris &, penchant la tête en arrière, m’en donnait un coup sur le nez. Et elle riait quand je diſais : « Aïe ! » & je la battais amoureuſement & ce n’était entre nous que jeux & que ris. — Thyl, reſte-t-il encore du vin dans le flacon ?

— Oui, répondit Ulenſpiegel.

Lamme but & continuant son propos :

— D’autres fois, plus amoureuſe, elle me jetait les deux bras autour du cou & me diſait : « Tu es beau ! » Et elle me baiſait folliante & cent fois de suite, la joue ou le front, mais la bouche jamais, & quand je lui demandais