Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/271

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Soudain, montant comme un singe à l’arbre, il se met à califourchon sur la groſſe branche qui était à sept pieds de terre ; là, se fouettant d’une diſcipline, tandis que les soudards & les folles-filles faiſaient cercle autour de lui :

— Au nom du Père, du Fils & du Saint-Eſprit, dit-il. Amen. Il eſt écrit : Celui qui donne aux pauvres prête à Dieu : soudards & vous, belles dames, mignonnes compagnes d’amour de ces vaillants guerriers, prêtez à Dieu, c’eſt-à-dire donnez-moi le pain, la viande, le vin, la bière, si vous le voulez, des tartelettes ne vous déplaiſe, & Dieu, qui eſt riche, vous le rendra en monceaux d’ortolans, en ruiſſeaux de malvoiſie, en montagnes de sucre candi, en ryſtpap, que vous mangerez au paradis dans des cuillers d’argent.

Puis se lamentant :

— Ne voyez-vous point par quels cruels supplices j’eſſaye de mériter le pardon de mon péché ? Soulagerez-vous point la cuiſante douleur de cette diſcipline qui me bleſſe le dos & le fait saigner ?

— Quel eſt ce fou ? dirent les soudards.

— Mes amis, répondit Ulenſpiegel, je ne suis pas fou, mais repentant & affamé ; car, tandis que mon eſprit pleure ses péchés, mon ventre pleure l’abſence de viande. Benoîts soudards & vous, fillettes belles, je vois là parmi vous du gras jambon, de l’oie, des sauciſſons, du vin, de la bière, des tartelettes. Ne donnerez-vous rien au pèlerin ?

— Oui, oui, dirent les soudards flamands, il a bonne trogne, le prêcheur.

Et tous de lui jeter des morceaux de nourriture comme des balles. Ulenſpiegel ne ceſſait de parler & mangeait affourché sur la branche :

— La faim, diſait-il, rend l’homme dur & inepte à la prière, mais le jambon enlève tout soudain cette méchante humeur.

— Gare, la tête fêlée ! dit un sergent de bande en lui jetant une bouteille à demi-pleine.

Ulenſpiegel saiſit au vol la bouteille, & buvant à petits coups, diſait :

— Si la faim aiguë furieuſe eſt choſe dommageable au pauvre corps de l’homme, il en eſt une autre auſſi pernicieuſe : c’eſt l’angoiſſe d’un pauvre pèlerin auquel de généreux soudards ont donné l’un une tranche de jambon & l’autre une bouteille de bière. Car le pèlerin eſt sobre coutumièrement, & s’il buvait ayant dans l’eſtomac une si mince nourriture, il serait ivre tout de suite.

Comme il parlait, il saiſit derechef, au vol, une cuiſſe d’oie :