Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/368

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— Tu as bien parlé, dit Ulenſpiegel, maintenant il faut bien boire.

— J’ai encore la langue fraîche, dit la fille.

Ils entrèrent. Sur un bahut sommeillait une groſſe cruche nommée bedaine, à cauſe de sa large panſe.

Ulenſpiegel dit au baes :

— Vois-tu ce florin ?

— Je le vois, dit le baes.

— Combien en extrairais-tu de patards pour remplir de dobbel-clauwaert la bedaine que voilà ?

Le baes lui dit :

— Avec negen mannekens (neuf hommelets), tu en seras quitte.

— C’eſt, dit Ulenſpiegel, six mites de Flandre, & trop de deux mites. Mais remplis-la cependant.

Ulenſpiegel en verſa un gobelet à la femme, puis, se levant fièrement & appliquant à sa bouche le bec de la bedaine, il se la vida tout entière dans le goſier. Et ce fut un bruit de cataracte.

La fille, ébahie, lui dit :

— Comment fis-tu pour mettre en ton ventre maigre une si groſſe bedaine ?

Ulenſpiegel, sans répondre, dit au baes :

— Apporte un jambonneau & du pain, & encore une pleine bedaine, que nous mangions & buvions.

Ce qu’ils firent.

Tandis que la fille grignotait un morceau de couenne, il la prit si subtilement, qu’elle en fut tout à la fois saiſie, charmée & soumiſe.

Puis, l’interrogeant :

— D’où sont donc venues, dit-elle, à votre vertu, cette soif d’éponge, cette faim de loup & ces audaces amoureuſes ?

Ulenſpiegel répondit :

— Ayant péché de cent manières, je jurai, comme tu le sais, de faire pénitence. Cela dura bien une grande heure. Songeant pendant cette heure à ma vie à venir, je me suis vu nourri de pain maigrement ; rafraîchi d’eau fadement ; fuyant amour triſtement ; n’oſant bouger ni éternuer, de peur de faire méchamment ; eſtimé de tous, redouté d’un chacun ; seul comme lépreux ; triſte comme chien orphelin de son maître, &, après cinquante ans de martyre, finiſſant par faire sur un grabat ma crevaille mélancoliquement. La pénitence fut longue aſſez, donc baiſe-moi, mignonne, & sortons à deux du purgatoire.