Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/38

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Cependant l’ermite leur diſait :

— Récitez chacun un Ave & retournez auprès de vos commères. Dans neuf mois il y aura autant d’enfants de plus dans le bailliage qu’il y eut aujourd’hui de vaillants champions en la bataille.

Et l’ermite chanta l’Ave, & tous le chantèrent avec lui. Et la campane tintait.

L’ermite alors les bénit au nom de Notre-Dame de Rindſbibels & leur dit :

— Allez en paix !

Ils s’en furent criant, se bouſculant & chantant juſqu’à Meyberg. Toutes les commères, vieilles & jeunes, les attendaient sur le seuil des maiſons où ils entrèrent comme des soudards en une ville priſe d’aſſaut.

Les cloches de Meyberg sonnaient à toutes volées ; les garçonnets sifflaient, criaient, jouaient du rocket-pot.

Les pintes, hanaps, gobelets, verres, flacons & chopines tintinabulaient merveilleuſement. Et le vin coulait à flots dans les goſiers.

Pendant cette sonnerie, & tandis que le vent apportait de la ville à Claes, par bouffées, des chants d’hommes, de femmes & d’enfants, il parla derechef à l’ermite & lui demanda quelle était la grâce céleſte que ces bonſhommes prétendaient obtenir par ce rude exercice.

L’ermite riant lui répondit :

— Tu vois sur cette chapelle deux figures sculptées, repréſentant deux taureaux. Elles y sont placées en mémoire du miracle que fit saint Martin changeant deux bœufs en taureaux, en les faiſant s’entre-battre à coups de corne. Puis il les frotta d’une chandelle sur le muffle & de bois vert pendant une heure & davantage.

Sachant le miracle, & muni d’un bref de Sa Sainteté que je payai bien, je vins ici m’établir.

Dès lors, tous les vieux touſſeux & porte-bedaine de Meyberg & pays d’alentour, par moi patrocinés, furent certains qu’après s’être battus fortement avec la chandelle qui eſt l’onction, & le bâton qui eſt la force, ils se rendraient Notre-Dame favorable. Les femmes envoient ici leurs vieux maris. Les enfants qui naiſſent par la vertu du pèlerinage sont violents, hardis, féroces, agiles & forment de parfaits soudards.

Soudain l’ermite dit à Claes :

— Me reconnais-tu ?

— Oui, répondit Claes, tu es mon frère Joſſe.