Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/456

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— Hans, mon aimé, diſait Katheline, ne te fâche point contre ta servante ! je souffre mille peines pour toi, mon seigneur. Épargnez-le, meſſieurs les juges : donnez-lui à boire un plein gobelet, & ne me gardez qu’une goutte : Hans, n’eſt-ce point encore l’heure de l’orfraie ?

Le bailli dit alors à Joos Damman :

— Lorſque tu tuas Hilbert, quel fut le motif de ce combat ?

— Ce fut, dit Joos, pour une fille de Heyſt que nous voulions tous deux avoir.

— Une fille de Heyſt, s’écria Katheline, voulant à toute force se lever de son banc ; tu me trompes pour une autre, diable traître. Savais-tu que je t’écoutais derrière la digue quand tu diſais que tu voulais avoir tout l’argent, qui était celui de Claes. C’était sans doute pour l’aller dépenſer avec elle en licheries & ripailles ! Las ! & moi qui lui euſſe donné mon sang s’il eût pu en faire de l’or ! Et tout pour une autre ! Sois maudit !

Mais soudain, pleurant & eſſayant de se retourner sur le banc de torture :

— Non, Hans, dis que tu aimeras encore ta pauvre servante, & je gratterai la terre avec mes doigts, & je trouverai un tréſor ; oui, il y en a un ; & j’irai avec la baguette de coudrier qui s’incline du côté où sont les métaux ; & je le trouverai & je te l’apporterai ; baiſe-moi, mignon, & tu seras riche ; & nous mangerons de la viande, & nous boirons de la bière tous les jours ; oui, oui, ceux qui sont là boivent auſſi de la bière, de la bière fraîche, mouſſeuſe. Oh ! meſſieurs, donnez-m’en une goutte seulement, je suis dans le feu ; Hans, je sais bien où il y a des coudriers, mais il faut attendre le printemps.

— Tais-toi, sorcière, dit Joos Damman, je ne te connais point. Tu as pris Hilbert pour moi : c’eſt lui qui vint te voir. Et en ton eſprit méchant, tu l’appelas Hans. Sache que je ne m’appelle point Hans, mais Joos : nous étions de même taille, Hilbert & moi ; je ne te connais point ; ce fut Hilbert, sans doute, qui vola les sept cents florins carolus ; à boire ; mon père payera cent florins un petit gobelet d’eau ; mais je ne connais point cette femme.

— Monſeigneur & meſſires, s’exclama Katheline, il dit qu’il ne me connaît point, mais je le connais bien, moi, & sais qu’il a sur le dos une marque velue, brune & grande comme une fève. Ah ! tu aimais une fille de Heyſt. Un bon amant rougit-il de sa mie ? Hans, ne suis-je point belle encore ?