Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/462

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Comme le chirurgien allait le lire, meſſire Joos Damman voulut étendre le bras pour saiſir le parchemin, mais Nele se lança sur son bras vite comme le vent & dit :

— Tu n’y toucheras point, car là sont écrites ta mort ou la mort de Katheline. Si maintenant ton cœur saigne, meurtrier, voilà quinze ans que saigne le nôtre ; quinze ans que Katheline souffre, quinze ans qu’elle eut le cerveau brûlé dans la tête pour toi ; quinze ans que Soetkin eſt morte des suites de la torture, quinze ans que nous sommes beſoineux, loqueteux & vivons de miſère, mais fièrement. Liſez le papier, liſez le papier ! Les juges sont Dieu sur la terre, car ils sont Juſtice ; liſez le papier !

— Liſez le papier ! criaient les hommes & femmes pleurant. Nele eſt brave ! liſez le papier ! Katheline n’eſt point sorcière !

Et le greffier lut :

« À Hilbert, fils de Willem Ryviſh, écuyer, Joos Damman, écuyer, salut.

« Benoît ami, ne perds plus ton argent en brelans, jeu de dés & autres miſères grandes. Je te vais dire comment on en gagne à coup sûr. Faiſons-nous diables, diables jolis, aimés de femmes & de fillettes. Prenons les belles & riches, laiſſons les laides & pauvres ; qu’elles payent leur plaiſir. Je gagnai en ce métier, en six mois, cinq mille rixdaelders au pays d’Allemagne. Les femmes donneraient leurs cottes & chemiſes à leur homme quand elles l’aiment ; fuis les avares au nez pincé qui mettent temps à payer leur plaiſir. Pour ce qui eſt de toi & pour paraître beau & vrai diable incube, si elles t’acceptent pour la nuit, annonce ta venue en criant comme un oiſeau nocturne. Et pour te faire une vraie face de diable, diable terrifiant, frotte-toi le viſage de phoſphore, qui brille par places quand il eſt humide. L’odeur en eſt mauvaiſe, mais elles croiront que c’eſt odeur d’enfer. Tue qui te gêne, homme, femme ou animal.

« Nous irons bientôt enſemble chez Katheline, belle gouje débonnaire ; sa fillette Nele, une mienne enfant si Katheline me fut fidèle, eſt avenante & mignonne ; tu la prendras sans peine : je te la donne, car il ne me chault de ces bâtardes qu’on ne peut avec aſſurance reconnaître pour son fruit. Sa mère me bailla déjà plus de vingt-trois carolus, tout son bien. Mais elle cache un tréſor, qui eſt, si je ne suis sot, l’héritage de Claes, l’hérétique brûlé à Damme : sept cents florins carolus sujets à confiſcation ; mais le bon roi Philippe, qui fit tant brûler de ses sujets pour hériter d’eux, ne put