Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/472

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pauvre pays ? En cage les loups qui se ruent sur les hommes par terre, en cage les hyènes ! Vive le Gueux !

— Parole de soldat, c’eſt parole d’or, répondit Ulenſpiegel.

Le lendemain, un meſſage vint de la part de meſſire de Lumey, avec ordre de faire tranſporter de Gorcum à la Briele, où était l’amiral, les dix-neuf moines priſonniers.

— Ils seront pendus, dit le capitaine Marin à Ulenſpiegel.

— Pas tant que je serai vivant, répondit-il.

— Mon fils, diſait Lamme, ne parle point ainſi à meſſire de Lumey. Il eſt farouche & te fera pendre avec eux, sans merci.

— Je parlerai selon la vérité, répondit Ulenſpiegel : parole de soldat, c’eſt parole d’or.

— Si tu les peux sauver, dit Marin, conduis leur barque juſqu’à la Briele. Prends avec toi Rochus le pilote & ton ami Lamme, si tu le veux.

— Je le veux, répondit Ulenſpiegel.

La barque fut amarrée au quai Vert, les dix-neuf moines y entrèrent ; Rochus le peureux fut placé au gouvernail, Ulenſpiegel & Lamme, bien armés, se placèrent à l’avant de l’embarcation. Des soudards vauriens venus parmi les Gueux pour le pillage, se trouvaient près des moines, qui eurent faim. Ulenſpiegel leur donna à boire & à manger. Celui-ci va trahir ! diſaient les soudards vauriens. Les dix-neuf moines, aſſis au milieu, étaient béats & grelottants, quoique l’on fût en juillet, que le soleil fût clair & chaud, & qu’une briſe douce enflât les voiles de la barque gliſſant maſſive & ventrue sur les vagues vertes

Le père Nicolas parla alors & dit au pilote :

— Rochus, nous emmène-t-on au Champ des potences ? Puis se tournant vers Gorcum : Ô ville de Gorcum ! dit-il, debout & étendant la main, ville de Gorcum ! combien de maux tu as à souffrir : tu seras maudite entre les cités, car tu as fait croître dans tes murs la graine d’héréſie ! Ô ville de Gorcum ! Et l’ange du Seigneur ne veillera plus à tes portes. Il n’aura plus soin de la pudeur de tes vierges, du courage de tes hommes, de la fortune de tes marchands ! Ô ville de Gorcum ! tu es maudite, infortunée !

— Maudite, maudite, répondit Ulenſpiegel, maudite comme le peigne qui a paſſé enlevant les poux eſpagnols. Maudite comme le chien briſant la chaîne, comme le cheval secouant de deſſus lui un cruel cavalier ! Maudit toi-même, prédicateur niais, qui trouves mauvais qu’on caſſe la verge, fût-elle de fer, sur le dos des tyrans !