Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/481

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reuſe, se chauffaient au soleil ; les vigies, placées dans les hunes, sifflaient ou chantaient, cherchant des yeux sur la grande mer s’ils ne voyaient point à l’horizon quelque proie. Très-Long les interrogeant ; ils diſaient toujours : « Niets, rien. »

Et Lamme, blême & affaiſſé, soupirait piteuſement. Et Nele lui dit :

— D’où vient, Lamme, que tu es si dolent ?

Et Ulenſpiegel lui dit :

— Tu maigris, mon fils.

— Oui, dit Lamme, je suis dolent & maigre. Mon cœur perd sa gaieté & ma bonne trogne sa fraîcheur. Oui, riez de moi, vous autres qui vous êtes retrouvés à travers mille dangers. Gauſſez-vous du pauvre Lamme, qui vit comme un veuf, étant marié, tandis que celle-ci, dit-il montrant Nele, dut arracher son homme aux baiſers de la corde, qui sera son amoureuſe dernière. Elle fit bien, Dieu soit béni ; mais qu’elle ne rie point de moi. Oui, tu ne dois point rire du pauvre Lamme, Nele, m’amie. Ma femme rit pour dix. Las ! vous autres femelles êtes cruelles aux douleurs d’autrui. Oui, j’ai le cœur dolent ; frappé du glaive d’abandon ; & rien ne le réconfortera, sinon elle.

— Ou quelque fricaſſée, dit Ulenſpiegel.

— Oui, dit Lamme, où eſt la viande en ce triſte navire ? Sur les vaiſſeaux du roi, ils en ont quatre fois par semaine, s’il n’y a jeûne, & trois fois du poiſſon. Quant aux poiſſons, Dieu me damne si cette filaſſe — je veux dire leur chair — ne fait autre choſe que de m’allumer sans fruit le sang, mon pauvre sang qui s’en ira en eau prochainement. Ils ont bière, fromage, potage & bonne boiſſon. Oui ! ils ont tout à leurs aiſes stomacales : biſcuit, pain de seigle, bière, beurre, viande fumée ; oui, tout, poiſſon sec, fromage, semence de moutarde, sel, fèves, pois, gruau, vinaigre, huile, suif, bois & charbon. Nous, l’on vient de nous défendre de prendre le bétail de qui que ce soit, bourgeois, abbé ou gentilhomme. Nous mangeons du hareng, & buvons de la petite bière. Las ! je n’ai plus rien : ni amour de la femme, ni bon vin, ni dobbele-bruinbier, ni bonne nourriture. Où sont ici nos joies ?

— Je te le vais dire, Lamme, répondit Ulenſpiegel. Œil pour œil, dent pour dent : à Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy, ils ont tué dix mille cœurs libres dans la seule ville de Paris ; le roi lui-même a tiré sur son peuple. Réveille-toi, Flamand ; saiſis la hache sans merci : là sont nos joies ; frappe l’Eſpagnol ennemi & romain partout où tu le trouveras.