Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/536

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point par-deſſus le pont du navire, &, se croyant encore en cuiſine, il diſait :

« Ce fourneau eſt clair aujourd’hui. Tantôt il pleuvra des ortolans. Femme, tends des lacets en notre verger. Tu es belle ainſi, les manches retrouſſées juſques au coude. Ton bras eſt blanc, j’y veux mordre, mordre avec les lèvres qui sont des dents de velours. À qui eſt cette belle chair, à qui ces beaux seins tranſparents sous ta blanche caſaque de toile fine ? À moi, mon doux tréſor. Qui fera la fricaſſée de crêtes de coq & de croupions de poulet ? Pas trop de muſcade, elle donne la fièvre. Sauce blanche, thym & laurier. Où sont les jaunes d’œuf ? »

Puis faiſant signe à Ulenſpiegel d’approcher l’oreille de sa bouche, il lui diſait tout bas :

« Tantôt il va pleuvoir de la venaiſon, je te garderai quatre ortolans de plus qu’aux autres. Tu es capitaine, ne me trahis point. »

Puis entendant le flot battre doucement le mur du navire :

« Le potage bouillonne, mon fils, le potage bouillonne, mais que ce fourneau eſt lent à chauffer ! »

Sitôt qu’il reprenait ses eſprits, il diſait parlant du moine :

« Où eſt-il ? croît-il en graiſſe ? »

Le voyant alors, il lui tirait la langue & diſait :

« Le grand œuvre s’accomplit, je suis aiſe. »

Un jour il demanda qu’on dreſſât sur le pont la grande balance, qu’on le plaçât, lui, sur un plateau, & qu’on mît le moine sur l’autre : à peine le moine y fut-il, que Lamme monta comme une flèche en l’air, & tout joyeux, dit, le regardant :

« Il pèſe ! il pèſe ! Je suis un eſprit léger à côté de lui : je vais voler en l’air comme un oiſeau ; j’ai mon idée : ôtez-le que je puiſſe deſcendre ; mettez les poids maintenant : replacez-le. Combien pèſe-t-il ? Trois cent quatorze livres. Et moi ? Deux cent vingt. »