Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/542

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— Tu es pure & fidèle, dis-tu ; mais, douce mignonne, aimée Calleken, je ne vivais que pour te retrouver, & voici que maintenant, grâce à ce moine, il y aura du poiſon dans tous nos bonheurs, poiſon de jalouſie… dès que je serai triſte ou las seulement, je te verrai nue, soumettant ton beau corps à ce flagellement infâme. Le printemps de nos amours fut à moi, mais l’été fut à lui ; l’automne sera gris, bientôt viendra l’hiver pour enterrer mon amour fidèle.

— Tu pleures ? dit-elle.

— Oui, dit-il, ce qui eſt paſſé ne reviendra plus.

Nele dit alors :

— Si Calleken fut fidèle, elle devrait te laiſſer seul pour tes méchantes paroles.

— Il ne sait pas comme je l’aimais, dit Calleken.

— Dis-tu vrai ? s’écria Lamme ; viens, mignonne ; viens, ma femme ; il n’y a plus d’automne gris ni d’hiver foſſoyeur.

Et il parut joyeux, & ils vinrent au navire.

Ulenſpiegel donna les clefs de la cage à Lamme, qui l’ouvrit ; il voulut en tirer par une oreille le moine sur le pont, mais il ne le put ; il voulut l’en faire sortir de profil, il ne le put davantage.

— Il faudra caſſer tout ; le chapon eſt gras, dit-il.

Le moine en sortit alors, roulant de gros yeux hébétés, tenant des deux mains sa bedaine, & tomba sur son séant, à cauſe d’une groſſe vague qui paſſa sous le navire.

Et Lamme parlant au moine :

— Diras-tu encore gros homme ? Tu es plus gros que moi. Qui te fit faire sept repas par jour ? Moi. D’où vient-il, braillard, que tu es maintenant plus calme, plus doux aux pauvres Gueux ?

Et pourſuivant son propos :

— Si tu reſtes encore un an en cage, tu n’en sauras plus sortir : tes joues tremblent comme de la gelée de cochon quand tu te remues : tu ne cries déjà plus ; bientôt tu ne sauras plus souffler.

— Tais-toi, gros homme, diſait le moine.

— Gros homme, diſait Lamme, entrant en rage, je suis Lamme Goedzak, tu es Broer Dikzak, Vetzak, Leugenzak, Slokkenzak, Wulpſzak, le frère groſſac, sac à graiſſe, sac à menſonge, sac à empiffrement, sac à luxure ; tu as quatre doigts de lard sous la peau, on ne voit plus tes yeux ; Ulenſpiegel & moi logerions à l’aiſe dans la cathédrale de ta bedaine ! Tu m’appelas gros