Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/86

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homme lui avait baillé un tel coup de poing sous le nez, qu’il en vit plus de cent chandelles. Puis tombant subtilement sur lui, malgré le poids de sa bedaine, il le frappa partout, & les coups plurent comme grêle sur le maigre corps d’Ulenſpiegel. Et le bâton de celui-ci tomba par terre.

— Apprends par cette leçon, lui dit l’homme, à ne point tarabuſter les honnêtes gens allant en pèlerinage. Car, sache-le bien, je vais ainſi à Alſemberg, selon la coutume, prier madame sainte Marie de faire avorter un enfant que ma femme conçut lorſque j’étais en voyage. Pour obtenir un si grand bienfait, il faut marcher & danſer à reculons depuis le vingtième pas après sa demeure juſqu’au bas des degrés de l’égliſe, sans parler. Las ! il me faudra recommencer maintenant.

Ulenſpiegel, ayant ramaſſé son bâton, dit :

— Je vais t’y aider, vaurien, qui veux faire servir Notre Dame à tuer les enfants au ventre de leurs mères.

Et il se mit à battre le méchant cocu si cruellement qu’il le laiſſa pour mort sur le-chemin.

Cependant montaient toujours vers le ciel les geignements des pèlerins, les sons des fifres, violes, rebecs & cornemuſes, &, comme un pur encens, la fumée des fritures.


XXXVII


Claes, Soetkin & Nele deviſaient enſemble au coin du feu, & s’entretenaient du pèlerin pèlerinant.

— Fillette, diſait Soetkin, que ne peux-tu, par la force du charme de jeuneſſe, le garder toujours près de nous !

— Las ! diſait Nele, je ne le puis.

— C’eſt, répondait Claes, qu’il a un charme contraire qui le force à courir sans se repoſer jamais, sinon pour faire beſogne de gueule.

— Le laid méchant ! soupirait Nele.

— Méchant, diſait Soetkin, je le concède, mais laid, non. Si mon fils Ulenſpiegel n’a point le viſage à la grecque ou à la romaine, il n’en vaut