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LA CORRIVEAU.

pour tes fredaines. Tu n’avais tué que deux maris : c’était une misère ! aussi ça me faisait encore de la peine, à moi qui ai toujours eu le cœur tendre pour la créature, et je me suis dit : Il faut lui donner un coup d’épaule ; et c’est là ton remerciement, que tu veux monter sur les miennes, pour me traîner en enfer comme un hérétique !

— Mon cher François, dit la Corriveau, mène-moi danser avec mes bons amis ; et elle cognait sa tête sur celle de mon défunt père, que le crâne lui résonnait comme une vessie sèche pleine de cailloux.

— Tu peux être sûre, dit mon défunt père, satanée bigre de fille de Judas l’Escariot, que je vais te servir de bête de somme pour te mener danser au sabbat avec tes jolis mignons d’amis !

— Mon cher François, répondit la sorcière, il m’est impossible de passer le Saint-Laurent, qui est un fleuve béni, sans le secours d’un chrétien.

— Passe comme tu pourras, satanée pendue, que lui dit mon défunt père ; passe comme tu pourras ; chacun son affaire. Oh ! oui ! compte que je t’y mènerai danser avec tes chers amis, mais ça sera à poste de chien comme tu es venue, je ne sais comment, en traînant ta belle cage qui aura déraciné toutes les pierres et tous les cailloux du chemin du roi, que ça sera un escandale, quand le grand voyeur passera ces jours ici, de voir un chemin dans un état si piteux ! Et puis, ça sera le pauvre habitant qui pâtira, lui, pour tes fredaines, en payant l’amende pour n’avoir pas entretenu son chemin d’une manière convenable !

Le tambour-major cesse enfin tout à coup de battre la mesure sur sa grosse marmite. Tous les sorciers s’arrêtent et poussent trois cris, trois hurlements,