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LA TIARE DE SALOMON

quinze francs sur mes appointements, gémit monsieur Ricochet. Ah ben, il commence bien mon voyage.

— Où pouvait bien être passé Oscar Sigouard.

Sur le pont de « La Mouëtte » dont les chaudières ronflaient de plus en plus, le baron ne tenait plus en place.

— Ah il débute bien mon neveu, pensait il. Ah ! il débute bien !

Un coup de sifflet retentit.

Le signal du départ !

— Ah ! cet Oscar, rugit le baron !

Les chaînes des ancres rentraient maintenant par les écubiers avec un formidable bruit de ferraille. Les cabestans geignaient, forçant les cordages sur les poulis et une trépidation sourde venant des machines sous pression, commençait à faire vibrer le navire de l’avant à l’arrière.

Soudain, les veux terrifiés, la tête nue, les vêtements en désordres, un homme bondit sur le pont, comme un lièvre poursuivi par une meute, se laissa tomber sur un rouleau de cordages en s’écriant :

— Me voilà.

— Mon Oscar, hurla madame Sigouard.

— Sauvé ! râla de nouveau l’arrivant en s’épongeant la figure.

— Comment, c’est vous qui arrivez dans cet état ? dit le baron stupéfait, en reconnaissant son neveu.

— Moi-même en personne… Trois créanciers de Marseille, trois misérables créanciers, qui m’avaient simplement reconnu ! Ah ! ce qu’ils m’ont fait courir !

Le baron était livide.

La cloche du départ sonnait maintenant à toute volée.

— Rentrez dans votre cabine monsieur, fit d’un ton sec, le baron à son neveu. Dans cette tenue vous me faites honte, tout le monde nous regarde.

Quelques minutes plus tard, « La Mouëtte », toutes amarres lâchées, gagnait le large à petite vapeur.

Et tandis que dans sa cabine, la belle Sidonie, essuyait le front encore moite de son époux, monsieur Ricochet assis sur sa couchette, commentait en ces termes amers ses débuts de navigateur.

— Ça commence bien pour moi, parole d’honneur. Quinze francs de retenue déjà sur mes appointements et le mal de mer qui déjà m’étreint la gorge ; eh bien, je suis propre !


CHAPITRE III


Depuis des jours et des jours « La Mouëtte » fendait les flots bleus, sans qu’aucun incident vint briser la monotonie du voyage.

Le baron Simono, livré à ses hautes spéculations scientifiques, penché sur des cartes de l’Inde, n’apparaissait que rarement sur le pont.

M. Ricochet passait les heures interminables de la traversée à gratter de la mandoline avec acharnement. Car la mandoline était sa passion, son unique passion.

Dans sa jeunesse on avait voulu le marier avec une jeune fille que depuis des années il adorait en secret. Malheureusement la fiancée eut un jour le malheur de déclarer que la mandoline l’endormait : c’en fut assez, M. Ricochet ne reparut plus.

Depuis, il avait vécu solitaire, n’avant pour toute consolation que la musique et la poésie. Sa passion, dans l’isolement de sa vie, avait grandi au point de le faire parfois se priver de nourriture pour compléter une collection de mandolines commencée dans son adolescence. L’humble chambrette qu’il occupait dans le somptueux hôtel de l’avenue des Champs Élysées était encombrée de mandolines de toutes