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LA TIARE DE SALOMON

La nuit commençait à tomber quand Ricochet, tenant sous le bras une gigantesque mandoline, qu’un brocanteur venait de lui vendre en lui affirmant qu’elle datait du temps de Crésus, fut arrêté par un rassemblement de gens qui se bousculaient pour entrer dans une sorte de grande boutique. Sur les panneaux de la devanture, était collée, rédigée en anglais, une affiche flamboyante :

Aimons-nous.
Ce soir à huit heures.
Sermon Évangélique
sur
la Charité
Par le brigadier Adamastor
Entrée : Un shilling.

Devant l’entrée, deux grands diables de salutistes criaient comme des sauvages :

— Are you saved ?

— Are you fighting ?

— Il not win not ?

— When de you intend to get saved ?

Ce qui en français veut dire :

— Êtes-vous sauvés ?

— Luttez-vous ?

— Sinon, pourquoi ?

— Quand avez vous l’intention de vous occuper de votre salut ?

Dans l’intérieur on entendait un vacarme effroyable de clairons, de grosses caisses et de trombones.

— Ma foi, dit Ricochet, il ne me sera pas dit que je me refuserai une petite distraction, et il se coula timidement dans la salle, où il prit place près de la porte de sortie.

Au moment même la cérémonie commençait : sortis de derrière un rideau vert, des salutistes armes de divers instruments de musique, commencèrent par produire un tintamarre indescriptible.

Le fracas s’apaisa soudain, et un salutiste, les bras ornés des galons de sergent prit la parole :

— Mes frères et mes sœurs, je vais avoir l’honneur de vous présenter à l’instant le délégué général des salutistes de France, le brigadier Adamastor, qui vient parmi nous, pour implorer notre pitié. Un incendie déplorable a réduit en cendres l’immeuble des salutistes de Paris. Je cède la place au brigadier Adamastor, qui va vous raconter lui-même les péripéties de la conflagration.

À ces mots, un être dégingandé à cheveux blonds filasse, revêtu d’un costume de mi-carême s’avança sur la scène :

C’est pas Dieu possible ! c’est le sieur Sigouard ! s’exclama M. Ricochet interloqué. En même temps il reçut d’une vieille anglaise un vigoureux coup de parapluie sur les tibias qui lui coupa la parole.

C’en fut assez, pour faire fuir le doux et timide Ricochet qui reprit en hâte le chemin de son hôtel.

— Comment se fait-il que ce Sigouard soit devenu tout à coup salutiste et qu’il soit connu de plus à Bombay sous le nom extraordinaire d’Adamastor ?

Si M. Ricochet était resté quelques minutes de plus il aurait assisté à un curieux spectacle.

Dans un anglais émaillé d’un certain nombre de mots d’argot parisien, le sieur Sigouard dit Adamastor commença ainsi son discours dès le départ de l’honnête secrétaire :

Mes cher frères, mes aimables sœurs, c’était au cours d’une mémorable conférence donnée par votre serviteur que le sinistre dont on vient de vous parler a éclaté. Ah ! cette date, ce 29 juin fatal ! je m’en souviendrai toute ma vie. Les flammes nous entouraient de toutes parts ! D’un bras vigoureux je saisis la vigoureuse caporale Zoé Tempinar ici présente, et que vous voyez si recueillie en ce moment à nos côtés.

D’un ton de plus en plus navré Sigouard continua longue-