Page:Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, tome 2.djvu/287

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qu’ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre garçon ! ils firent voler plus de trois cents flèches ; et, à mon inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre Vendredi, exposé seul à leur vue. L’infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent très-près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.

Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de touts mes chagrins et de mes solitudes, que j’ordonnai sur-le-champ de charger cinq canons à biscayens et quatre à boulets et nous leur envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n’en avaient jamais essuyé de pareille, à coup sûr.

Ils n’étaient pas à plus d’une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d’un seul coup.

La manière incongrue dont ils nous avaient tourné leur derrière tout nu ne nous avait pas grandement offensé ; d’ailleurs, il n’était pas certain que cela, qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris, fût par eux entendu de même ; aussi avais-je seulement résolu de les saluer en revanche de quatre ou cinq coups de canon à poudre, ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils tirèrent directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient capables, et surtout lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi, que j’aimais et estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien, non-seulement je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les hommes, mais j’aurais été content si j’eusse pu les submerger eux et touts leurs canots.

Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes de cette bordée ; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et un tel hourvari parmi une telle