Page:Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, tome 2.djvu/427

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monde ait vue ; des oreilles aussi grosses que cornes d’un bouc et aussi longues ; des yeux de la taille d’un écu ; un nez bossu comme une corne de bélier, et une gueule carrée et béante comme celle d’un lion, avec des dents horribles, crochues comme le bec d’un perroquet. Elle était habillée de la plus sale manière qu’on puisse s’imaginer : son vêtement supérieur se composait de peaux de mouton, la laine tournée en dehors, et d’un grand bonnet tartare planté sur sa tête avec deux cornes passant au travers. Elle pouvait avoir huit pieds du haut ; mais elle n’avait ni pieds ni jambes, ni aucune espèce de proportions.

Cet épouvantail était érigé hors du village et quand j’en approchai il y avait là seize ou dix-sept créatures, hommes ou femmes, je ne sais, – car ils ne font point de distinction ni dans leurs habits ni dans leurs coiffures, – toutes couchées par terre à plat ventre, autour de ce formidable et informe bloc de bois. Je n’appercevais pas le moindre mouvement parmi elles, pas plus que si elles eussent été des souches comme leur idole. Je le croyais d’abord tout de bon ; mais quand je fus un peu plus près, elles se dressèrent sur leurs pieds et poussèrent un hurlement, à belle gueule, comme l’eût fait une meute de chiens, puis elles se retirèrent, vexées sans doute de ce que nous les troublions. À une petite distance du monstre, à l’entrée d’une tente ou hutte toute faite de peaux de mouton et de peaux de vache séchées, étaient postés trois hommes que je pris pour des bouchers parce qu’en approchant je vis de longs couteaux dans leurs mains et au milieu de la tente trois moutons tués et un jeune bœuf ou bouvillon. Selon toute apparence ces victimes étaient pour cette bûche d’idole, à laquelle appartenaient les trois prêtres, et les dix-sept imbécilles prosternés avaient fourni l’offrande et adressaient leurs prières à la bûche.