Page:Deguise - Hélika, mémoire d'un vieux maître d'école, 1872.djvu/122

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HÉLIKA.

ce malaise dont je ne puis me débarrasser ? En allant conduire Paulo et son complice à la prison de Québec je n’ai pas voulu aller voir mes sœurs, j’ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et pourtant, j’aurais été heureux d’embrasser ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes sœurs ainsi qu’à Aglaousse. J’ai cru devoir en faire le sacrifice.

Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de toutes les jouissances qu’elle n’avait pas connues dans les bras de sa mère. Peut-être une prière qu’elle m’eût adressée de revenir auprès d’elle, sa vue, son sourire, m’eussent-ils trouvé assez faible pour accéder à son désir.

En agissant ainsi, j’ai cédé à la raison et au devoir.

Il y a trois jours, j’étais agenouillé au pied d’une croix que j’ai fait ériger sur les bords du lac à la Truite.

Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l’espace. Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les mauvaises passions qui m’avaient empêché comme tant d’autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n’apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace pour se montrer.

Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais aussi parce que l’aiguille de ma montre marquait onze heures et que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d’un gibet être lancés dans l’éternité. Et dans qu’elle état paraîtront-ils devant le juge suprême ?

La journée s’est passée dans de tristes réflexions. L’âme de Paulo et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un regard de votre divine miséricorde ?

C’est dans cette disposition d’esprit que je me jette sur mon lit de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne puis fermer l’œil.

Demain, j’en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout m’apporter une lettre de mon Adala et de mes sœurs. Combien la journée et la nuit vont être longues.

8 heures P. M. Non la journée n’a pas été aussi longue que je le craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m’a demandé l’hospitalité. Je lui presse la main et l’attire au