Page:Delly - Dans les ruines, ed 1978 (orig 1903).djvu/190

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Even tomba à genoux, en tenant toujours la croix entre ses doigts crispés. Ses yeux, creusés par l’émotion et la douleur, considérèrent longuement le cher visage sur lequel descendait le calme éternel, puis il se releva et se tourna vers son père.

Le vieillard, debout, les bras croisés, contemplait la morte avec un farouche désespoir. En ces quelques heures, l’amour profond qui l’avait uni autrefois à la douce Suzanne de Rézan s’était réveillé, à l’approche de la séparation, avec une intensité doublée par le remords. L’époux, le père coupable, avait sondé sa conscience, envisagé ses torts et ses injustices… Il avait compris que cette épouse dévouée, toujours aimante, était la victime de ce monstrueux égoïsme qui lui avait fait sacrifier l’honneur de son nom, le bonheur de Gaétane et l’âme d’Even pour suivre aveuglément Georgina dans la voie des compromissions. Afin d’acquérir les jouissances matérielles qui lui faisaient défaut, il avait tout risqué… et cependant la gêne était revenue obstinément s’asseoir à son foyer. La lente désorganisation intellectuelle opérée par sa fille l’ayant rendu incapable de tout sentiment élevé, indifférent à tout ce qui l’occupait autrefois, il n’avait plus connu que l’ennui et la monotonie des jours sans but, avec le vide de toute affection. De sa coupable faiblesse, il ne restait à ce vieillard que le remords, rendu tangible par la vue de celle qui était là, pauvre douce créature qu’il s’était acharné à tromper, à annihiler, à désespérer en lui enlevant sa foi vive… Certes, en tout ceci, il avait été poussé et dirigé par Georgina, mais le résultat n’en avait pas moins été le déchirement de ce cœur sensible et faible, si peu apte à lutter, à réagir contre les grandes secousses.

— Père, allez vous reposer, Mathurine va rester ici, dit affectueusement Even en se penchant vers lui.

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