Page:Delly - Dans les ruines, ed 1978 (orig 1903).djvu/206

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ses ancêtres, dont il avait audacieusement affronté les colères, et qu’il lui fallait cependant abandonner. Puis il reporta ce regard sur la pâle et frêle jeune fille assise devant lui, et son cœur se serra en songeant qu’il s’éloignait à l’instant où il trouvait ici les joies de la famille, les douceurs d’un foyer où il était compris et aimé.

— Oui, je vais vous quitter, dit-il doucement. Dans huit jours, je serai à Nantes… Mais vous ne resterez pas ici, Alix, dans ce logis sombre et triste qui vous rappelle de pénibles souvenirs… Ma cousine de Regbrenz vous attend à Ker-Neven avec miss Elson, Xavier et Mathurine… Vous irez quelquefois à Vannes visiter notre cher petit collégien ; de mon côté, je ferai mon possible pour m’y trouver le même jour, et, d’ailleurs, j’aurai le loisir de venir parfois ici.

Tout en parlant, il s’était levé et allait s’appuyer à la fenêtre. Pendant quelques minutes, il s’absorba dans la contemplation de la mer frissonnante sous la caresse du soleil… Son regard erra sur les menaçants écueils si connus de lui, l’aride promontoire de Ker-Mora incessamment battu par la vague, le parc aux frondaisons rousses, et, reflétant une clarté mystérieuse, une immense allégresse, il se leva vers le ciel… En se retournant, Even dit pensivement :

— À quoi bon, d’ailleurs, m’accoutumer à ces douceurs familiales ?… Croyez-moi, Alix, il est préférable de sacrifier dès maintenant ce qui ne doit pas exister plus tard. Un jour viendra, s’il plaît à Dieu, où je vous quitterai tous…, où le nom même d’Even de Regbrenz n’existera plus.

Les yeux sans regard se posèrent sur lui, comme si, malgré tout, ils avaient pu lire sur cette physionomie transfigurée par un énigmatique bonheur… La petite main d’Alix saisit celle de son oncle et la serra fortement.