Page:Delly - Dans les ruines, ed 1978 (orig 1903).djvu/83

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rie — votre liberté n’a pas été gênée par nous. Quant à nous intimer d’une telle façon l’ordre de quitter votre demeure, je ne pense pas que vous feriez autrement si nous étions des malfaiteurs.

Elle n’était plus du tout enfant, en cet instant, Alix de Sézannek. C’était une femme grave et sévère, dont les beaux yeux lumineux se dépouillaient de leur douceur pour dévisager avec une fierté dédaigneuse le gentilhomme déchu, oublieux de la plus élémentaire politesse… Even recula de deux pas. Son teint hâlé s’était subitement foncé sous l’afflux de sang lui montant au visage et, dans ses yeux gris, avait surgi une lueur d’orgueil blessé. Un ressouvenir de l’esprit chevaleresque d’autrefois s’éleva sans doute en lui, car, s’inclinant devant Alix, il dit d’un ton bas, un peu rauque et hésitant :

— Pardon… Je ne pensais pas… Veuillez recevoir mes excuses…

Mais elle se reprochait déjà son mouvement d’indignation, craignant d’avoir irrémédiablement froissé cet homme qui était après tout son oncle… Non, heureusement, il n’en était rien. Dans le sombre regard d’Even il n’y avait qu’un regret sincère, quoique irrité. Avec une joie secrète, elle constatait l’existence d’une fibre des nobles sentiments d’autrefois… bien légère, bien ténue, sans doute, mais, enfin, tout n’était pas mort dans cette âme.

La jeune fille prit la main de Gaétan qui regardait son oncle avec de grands yeux étonnés.

— Je vous dois moi-même des excuses pour le dérangement causé par son frère, dit-elle doucement. Je vous promets, en son nom, qu’il n’approchera plus de Ker-Mora.

Tout en parlant, elle regardait son oncle et ses yeux tombèrent sur le livre que les doigts d’Even froissaient machinalement. Elle se rappelait cette couverture jaune pâle, ces hautes lettres rouges