Page:Delly - Dans les ruines, ed 1978 (orig 1903).djvu/87

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Il rit de nouveau — comme devait rire Lucifer, pensa la pauvre Alix — et, en écartant un peu la jeune fille, il s’élança au-dehors.

— Le malheureux ! murmura Alix, toute frissonnante.

Elle entrevoyait des abîmes de ruine morale devant lesquels reculait, épouvantée, son âme croyante, toute baignée de sang rédempteur. Tour à tour, dans ce rapide colloque, elle venait de passer par des alternatives d’espoir et de douleur. Quelques sentiments élevés — elle l’avait pu constater — subsistaient encore chez Even, mais si faibles, hélas !… L’étincelle demeurait sous les épaisses scories, toute prête à s’éteindre, semblait-il… Et s’il avait dit vrai ?… Si, pour lui, l’honneur et la vertu n’étaient plus que des mots vides de sens ?…

— Oh ! mon Dieu, quelle misère ! gémit-elle en joignant les mains. Comment arriver à cette pauvre âme !

— Alix !… Mais, Alix, que fais-tu ? dit la voix impatientée de Gaétan. Mon oncle est parti et tu restes là, plantée comme une statue !

Elle se détourna et sortit de la maisonnette. Sans mot dire, elle prit le chemin du manoir. Son frère marchait silencieusement près d’elle. Il avait tout à fait oublié son cher bateau et levait fréquemment un regard anxieux vers le visage pâli et altéré de sa sœur.

— Qu’est-ce que mon oncle t’a fait ? demanda-t-il tout à coup en saisissant tendrement la main d’Alix. Il ne t’a pourtant pas frappée ?… car sans cela !…

Il crispa les poings et se détourna pour jeter un coup d’œil de défi dans la direction où avait disparu Even… Un faible sourire effleura les lèvres de la jeune fille.

— Non, mon Gaétan. M. de Regbrenz, si singulier qu’il paraisse, ne frappera jamais une femme.