Page:Des Essarts - Les Voyages de l’esprit, 1869.djvu/230

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croit-on que Musset et Gautier, l’un interprète passionné du sentiment égoïste, l’autre visionnaire de la Beauté parfaite, ne soient pas supérieurs à Béranger, à Hégésippe Moreau, lutteurs et tribuns qui ont mis un talent très-réel au service d’idées sociales et humanitaires ? La merveille d’un poëte qui peut être en même temps un penseur est assez rare pour qu’on n’en fasse ni une règle ni un dogme. Toutes les intolérances nous font peur, même au nom du Progrès.

Ainsi nous ne retraçons qu’avec regret ce titre d’un des chapitres de William Shakespeare : « le Beau, serviteur du Vrai. » Ce mot de serviteur, trop souvent répété avec des équivalents qui l’aggravent, nous a choqué, blessé même dans notre orgueilleuse piété pour la Muse, la muse de Shakespeare, de Corneille et d’Olympio. Non ! cette muse héroïque et divine ne peut pas subir de maître, fût-il le Progrès.

Ainsi nous n’attachons pas le moindre blâme littéraire à cette « indifférence » de Gœthe que Victor Hugo signale une première fois pour exclure l’auteur de Wilhelm Meister de sa liste des génies. Plus loin, il invoque contre Gœthe des citations accablantes. Ces passages, détachés et placés isolément, eussent-ils la portée et le sens que Victor Hugo leur attribue, ne prouveraient rien contre les beautés de Faust. Nous pouvons plaindre l’homme et le citoyen chez Gœthe, mais nous ne cesserons pas d’admirer le poëte. Ce spectacle d’ilote, selon la belle expression de Victor Hugo, que nous offre Gœthe reniant et maudissant la liberté, nous rend-il aveugles aux splendeurs de Tasse