Page:Dickens - L'Ami commun, traduction Loreau, 1885, volume 2.djvu/159

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« Bravo ! s’écria Eugène, bravo ! chausse-toi en conséquence ; nos bottes vont être mises à une rude épreuve, je t’en avertis. Quand tu seras prêt, je suis à tes ordres. Tayaut ! tayaut ! en avant Chivey, Forward et Tantivy.

— Rien ne te rendra donc sérieux ? dit Lightwood en riant au milieu de sa gravité.

— Je le suis toujours, cher ami ; mais, en ce moment, je me sens excité par ce fait qu’un vent du sud et un temps couvert sont de bon augure pour la chasse. Tu es prêt ? fort bien. J’éteins la lampe, j’ouvre la porte et nous voilà en campagne. »

Au moment où les deux amis débouchaient du Temple sur la voie publique, Eugène demanda, avec la courtoisie d’un homme qui fait les honneurs de ses terres, dans quelle direction Lightwood désirait que la chasse fût conduite.

« Le pays, dit-il, est assez accidenté aux environs de Bethnal-Green, et il y a longtemps que nous ne sommes allés par là. Qu’en penses-tu, Mortimer ? »

Celui-ci ayant donné son approbation, les deux amis tournèrent du côté de l’est.

« Au cimetière Saint-Paul, continua Eugène, nous flânerons habilement, et je te montrerai mon homme. »

Mais ils l’aperçurent plus tôt qu’ils ne pensaient ; il était seul de l’autre côté de la rue, et les suivait en se glissant près de la muraille, à l’ombre des maisons.

« Prends ton haleine, dit Eugène ; car nous allons courir. Si cela dure longtemps, les fils de la joyeuse Angleterre devront nécessairement décheoir au point de vue des études. Il est impossible que ce maître d’école suive à la fois ses élèves et ma personne. Nous partons ! »

Course rapide pour essouffler le malheureux, temps d’arrêts et flâneries pour user sa patience, détours sans nombre, marches et contre-marches ; toutes les ruses que peut fournir un esprit excentrique, furent employées par Eugène pour excéder le maître de pension. Lightwood le remarquait avec surprise, et se demandait comment un homme aussi insoucieux pouvait être aussi avisé ; comment un être aussi paresseux pouvait se donner tant de peine, et s’infliger une pareille fatigue.

Après avoir joui pendant trois heures des plaisirs de cette chasse, et ramené sa proie dans la Cité, Eugène se faufila dans quelques allées obscures, entra dans une petite cour, se retourna brusquement, faillit tomber sur le malheureux Bradley, et dit à Mortimer, comme s’il avait été seul avec lui : « Tu le vois, il subit d’affreuses tortures. »

Le mot n’était pas trop fort. Exténué, les lèvres blanches,