Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/125

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Oui ; il y a un [peu] plus de douze ans.

— Un peu plus ! répéta M. Meagles. Et cela ne vous exaspère pas ? Allons, monsieur Clennam, je reviens à mon histoire. Doyce s’adresse au gouvernement. Dès ce moment il est devenu un malfaiteur de l’humanité ! Oui, monsieur, poursuivit M. Meagles, tout prêt à s’échauffer encore outre mesure. Dès ce moment il cesse d’être un honnête citoyen pour devenir un criminel. À dater de ce jour, on le traite comme un homme qui a commis quelque action infernale. C’est un homme à éviter, à repousser, à intimider, à tourner en ridicule. Ce jeune employé de bonne famille le renvoie à cet autre vieil employé de bonne famille, qui le renvoie au premier, qui recommence le même exercice ; son temps, sa fortune ne lui appartiennent plus ; il est mis hors la loi et on a le droit de se débarrasser de lui par tous les moyens possibles. »

M. Clennam, grâce à l’expérience qu’il venait d’acquérir lui-même, fut beaucoup moins incrédule que M. Meagles ne l’aurait cru.

« Doyce, au lieu de vous amuser à tourner votre étui à lunettes entre vos doigts, s’écria M. Meagles, parlez et racontez à M. Clennam ce que vous m’avez avoué.

— Il n’est que trop vrai qu’on m’a un peu traité, dit l’inventeur, comme une espèce de malfaiteur. Lorsqu’il m’a fallu perdre mon temps dans les divers bureaux, on m’y a toujours reçu comme si je commettais un crime en osant m’y présenter. Plus d’une fois, afin de ne pas me décourager tout à fait, j’ai été obligé de réfléchir que je n’avais réellement rien fait pour mériter de figurer dans les causes célèbres ; que je cherchais, au contraire, à procurer au pays une grande économie dans l’intérêt du progrès.

— Là ! fit M. Meagles. Vous voyez si j’ai rien exagéré ! Maintenant vous pourrez croire ce qu’il me reste à vous dire. »

Ce préambule terminé, M. Meagles raconta la fin de l’histoire : cette histoire stéréotypée, qui a fini par devenir ennuyeuse ; cette histoire inévitable du solliciteur, que nous savons tous par cœur. Il raconta comme quoi, après des courses et une correspondance interminables, après une foule d’impertinences, d’ignorances et d’insultes, leurs Seigneuries avaient rédigé une minute, n° 3472, autorisant le coupable à faire certaines expériences à ses propres frais ; comme quoi ces expériences eurent lieu devant un comité de six vieux et nobles invalides, dont deux étaient trop aveugles pour rien voir, deux autres trop sourds pour rien entendre, le cinquième trop boiteux pour y aller voir, et le dernier trop borné pour y rien comprendre, comme quoi, avec les années, les impertinences, les ignorances et les insultes augmentèrent ; comme quoi Leurs Seigneuries rédigèrent alors une minute, n° 5103, par laquelle ils soumirent la question au ministère des Circonlocutions ; comme quoi le ministère, après les délais de rigueur, avait repris l’affaire, absolument comme s’il se fût agi d’une nouveauté de la veille, et dont personne n’avait encore entendu parler ; comment ils gâchè-