Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/210

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de cette fin ; ensuite, que les dessins du jeune Gowan avaient circulé dans les réunions du soir, qu’on se les était passés de main en main, et qu’on avait déclaré que c’étaient de véritables Claudes, de véritables Cuyps, de véritables phénomènes ; puis que lord Decimus lui avait fait faire son portrait, et qu’ayant invité à dîner à cette occasion le président et le conseil du même coup, il avait daigné dire avec sa gravité superbe :

« Savez-vous qu’il y a vraiment un mérite immense dans cette œuvre ? »

Bref, des gens de condition s’étaient donné de la peine pour mettre la peinture de Gowan à la mode. Mais, avec tout cela, on n’y avait pas réussi. Un public pétri de préjugés avait refusé obstinément d’accepter ce génie tout fait, et d’admirer le portrait de lord Decimus ; c’était un parti pris d’avance. Il y avait des obstinés qui voulaient à toute force que, pour réussir dans une profession quelconque (excepté dans celle de fonctionnaire public), il fallût absolument commencer par travailler du matin jusqu’au soir, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. De façon que M. Gowan, semblable à ce vieux cercueil usé qui n’a jamais été, quoi qu’on en ait dit, celui de Mahomet, ni de personne, restait suspendu entre deux aimants qui se neutralisaient, attiré vers la terre qu’il avait quittée, attiré vers le ciel qu’il ne pouvait atteindre.

Tel est le résumé des découvertes que Clennam fit sur le compte de l’artiste, ce soir-là et plus tard.

Une heure environ après celle du dîner, Mollusque jeune arriva, en compagnie de son lorgnon. En l’honneur des illustres parents de cet hôte, M. Meagles avait renvoyé à la cuisine les jolies servantes de la veille qui furent remplacées pour cette fois par deux hommes d’un costume plus foncé. Le jeune Mollusque fut surpris et déconcerté au dernier point en apercevant Arthur, et commença par murmurer : « Par exemple !… Parole d’honneur, vous savez ! » avant de retrouver sa présence d’esprit.

Il ne put même pas s’empêcher de saisir la première occasion pour emmener Gowan dans l’embrasure d’une croisée, et pour lui dire avec cette intonation nasale qui faisait partie de son état de faiblesse générale :

« J’ai à vous parler, Gowan. Dites donc, voyons un peu : qu’est-ce que c’est donc que cet individu-là ?

— Un ami de notre hôte ; mais je ne le connais pas.

— C’est un démocrate enragé, vous savez ? dit Mollusque jeune.

— Ah bah ! où avez-vous appris cela ?

— Eh ! mais, monsieur, il s’est accroché à nous l’autre jour d’une manière inouïe. Il est allé chez mon père, et là il s’est accroché à lui à ce point qu’il a fallu le faire mettre dehors. Puis il est revenu au ministère et s’est encore accroché à moi. Jamais vous n’avez vu un individu pareil.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?