Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/220

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témoigné autant de bonté que d’habitude. Il a même été assez obligeant pour me dire que je n’étais pas un étranger chez lui : enfin, il m’a reçu d’une manière tout à fait flatteuse. »

À la grande consternation de son amoureux, la petite Dorrit détourna son visage et le cacha dans ses deux mains, puis, se balançant sans changer de place, comme si elle souffrait, murmura encore : « Oh, père, comment pouvez-vous ! Oh, mon cher père, comment, comment pouvez-vous agir ainsi ! »

Le pauvre garçon continua à la regarder, le cœur débordant de sympathie, mais sans comprendre ce que cela voulait dire, jusqu’au moment où la petite Dorrit, après avoir pris son mouchoir, et l’avoir porté à son visage toujours détourné, s’éloigna rapidement. D’abord John demeura aussi immobile qu’une statue ; puis il courut après elle.

« Mademoiselle Amy, je vous en prie ! Ayez la bonté de vous arrêter un instant. Mademoiselle Amy, s’il faut que quelqu’un s’en aille, laissez-moi partir. Je perdrais la tête, s’il me fallait croire que c’est moi qui vous fais fuir ainsi. »

Sa voix tremblante et sa sincérité évidente arrêtèrent la petite Dorrit.

« Oh ! que faire, s’écria-t-elle, que dois-je faire ? »

Comme le jeune John n’avait jamais vu la petite Dorrit en proie à la moindre agitation, comme au contraire il l’avait vue conservant, dès son enfance, un sang-froid inaltérable, il éprouva devant cette détresse un contre-coup qui le fit trembler depuis le sommet de son chapeau monumental jusqu’à la semelle de sa chaussure. Il jugea donc nécessaire de s’expliquer. Il pouvait avoir été mal compris ; on pouvait croire qu’il avait voulu dire ou faire quelque chose dont il était à cent lieues. Il pria donc la petite Dorrit d’écouter son explication ; c’était la plus grande faveur qu’elle pût lui accorder.

« Mademoiselle Amy, je sais que votre famille est bien supérieure à la mienne. J’essayerais en vain de le dissimuler. Je n’ai jamais entendu parler d’un Chivery qui ait été gentleman, et je ne commettrai pas la bassesse de vouloir vous en imposer sur une question si importante. Mademoiselle Amy, je sais fort bien que votre frère au noble cœur et votre sœur altière me dédaignent du haut de leur grandeur. Tout ce qui me reste à faire, c’est de gagner un jour leur amitié à force d’égards et de respect, de contempler, du fond de mon humble position, l’éminence où les a placés leur naissance (car, soit qu’on nous considère comme marchands de tabac ou comme guichetiers, je sais fort bien que notre situation est humble), et de leur souhaiter bonheur et santé. »

Le pauvre garçon était si candide, et il existait un tel contraste entre la fermeté de son chapeau et la tendresse de son cœur, et peut-être même de sa tête, que cela avait quelque chose de touchant. La petite Dorrit le supplia de ne ravaler ni sa personne ni sa position sociale, et surtout de ne pas s’imaginer qu’elle se regardât