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LA PETITE DORRIT



CHAPITRE XIX.

Le père de la Maréchaussée dans ses diverses relations sociales.


Les frères William et Frédéric Dorrit se promenant de long en large dans la cour de la prison, du côté de la pompe, bien entendu, le côté du beau monde, le quartier aristocratique de l’endroit (car le Père des détenus, par respect pour sa propre dignité, avait soin de ne pas se montrer trop souvent du côté fréquenté par les moins fortunés de ses enfants, sauf les dimanches matins, le jour de Noël ou autres époques de cérémonie, où il ne manquait jamais de venir poser la main sur la tête des prisonniers en bas âge et de bénir ces jeunes insolvables avec une bienveillance vraiment édifiante) ; les deux frères se promenant de long en large dans la cour présentaient un spectacle mémorable : Frédéric le libre était si humble, si cassé, si flétri, si fané ; William le captif était si distingué, si affable, et si peu fier de la position superbe qu’il savait pourtant bien occuper, que ce seul contraste, à défaut d’autre, aurait suffi pour exciter la surprise chez le spectateur.

Ils se promenaient de long en large dans la cour, le soir du jour où la petite Dorrit avait causé avec son amoureux sur le Pont suspendu. Le doyen avait fini pour la journée avec les soucis de son rang ; son grand lever avait attiré assez de monde ; plusieurs présentations avaient eu lieu ; les quatre francs qui traînaient par hasard sur la table s’étaient (par hasard aussi) multipliés par quatre. Tandis qu’il se promenait dans la cour, adaptant, avec une affabilité extrême, son pas à la démarche lente et traînarde de son frère, modeste dans sa supériorité et plein d’égards pour ce pauvre Frédéric, l’acceptant tel qu’il était et respirant la tolérance des défauts fraternels dans chaque bouffée de tabac qu’il laissait échapper de ses lèvres et qui avait l’ambition de s’envoler par-dessus le mur garni de pointes de fer ; William Dorrit était bon à voir.

Son frère Frédéric, à l’œil terne, à la main tremblante, aux épaules voûtées et à l’esprit trouble, traînait humblement la gigue à côté de son aîné dont il acceptait le patronage comme il acceptait tout incident dans le labyrinthe du monde où il s’était perdu. Il tenait à la main le cornet de tabac habituel où il puisait fréquemment une prise économe. L’ayant humée en hésitant, il jetait de nouveau sur son frère un regard admirateur, remettait ses mains derrière son dos et marchait ainsi auprès de lui jusqu’à ce qu’il éprouvât le besoin de prendre une nouvelle prise ou de s’arrêter pour regarder autour de lui, peut-être en [se] rappelant tout à coup qu’il avait oublié sa clarinette.