Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 1.djvu/222

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« Parce que, répliqua la petite Dorrit, je sais que je puis compter que vous n’oublierez pas notre rencontre d’aujourd’hui et que vous ne me parlerez plus de ce que vous vouliez me dire. Vous êtes si généreux que je puis compter sur vous, et j’y compte, et j’y compterai toujours. Et je vais vous prouver que j’ai toute confiance en vous. J’aime l’endroit où je vous parle plus qu’aucun endroit que je connaisse (le peu de couleur qui animait le teint de la petite Dorrit avait disparu, mais son amoureux trouva qu’elle devenait moins pâle en faisant cet aveu), et il est possible que je vienne souvent me promener ici. Je sais que je n’ai qu’à vous le dire pour être tout à fait sûre que vous ne viendrez jamais m’y chercher… Et je… j’en suis bien sûre ! »

Elle pouvait y compter, dit le jeune John, qui déclara en outre qu’il se regardait comme le plus infortuné des mortels, mais que les désirs de la petite Dorrit seraient pour lui une loi.

« Et adieu, John, dit la petite Dorrit, j’espère que vous trouverez une bonne femme un jour ou l’autre, et que vous serez heureux avec elle. Certainement vous méritez d’être heureux, et vous le serez, John. »

Comme elle lui tendait la main en parlant ainsi, le cœur qui battait sous ce gilet à bouquets d’or (ce n’était que de la camelote, à vrai dire) se gonfla jusqu’à l’ampleur d’un cœur de gentleman, et le pauvre petit John, n’ayant pas de place pour le contenter, ne put que fondre en larmes.

« Oh ne pleurez pas, s’écria la petite Dorrit avec un accent plein de pitié. Non, non, je vous en prie ! Adieu, John, Dieu vous bénisse !

— Adieu, mademoiselle Amy. Adieu ! »

Et il la quitta là-dessus, après avoir remarqué pourtant qu’elle s’était assise sur un banc, et qu’elle appuyait non-seulement sa petite main, mais aussi son visage contre le parapet rugueux, comme si elle se fût senti la tête lourde et l’esprit attristé.

C’était une démonstration touchante de la vanité des projets humains que de voir l’amoureux de la petite Dorrit (le chapeau monumental ramené sur ses yeux, le collet de velours, relevé comme par un temps de pluie, l’habit marron boutonné jusqu’en haut pour cacher le gilet aux bouquets d’or, et l’index inexorable de la petite canne tourné vers la maison paternelle) se glisser le long des plus sales rues de traverse et composer en route cette nouvelle épitaphe, destinée à figurer sur une pierre tombale dans le cimetière de l’église Saint-Georges :

« CI-GISENT
les restes mortels de JOHN CHIVERY,
Qui n’a jamais fait grand’chose de bon,
Décédé vers la fin de l’année 1826, à la suite d’une passion
malheureuse ;
À son dernier soupir, il a prié ses parents de faire graver
au-dessus de ses cendres le mot AMY,
Et ses parents inconsolables ont exaucé sa prière. »